MANIFESTE/PETITION POUR LE THEATRE THEO ARGENCE

Réaction à l'assassinat du projet artistique mené au théâtre Théo Argence de Saint Priest



L'unique occasion de se rencontrer avait été ce pauvre point terrestre

Elsa Morante

Le monde sauvé par les gamins

Vous êtes sans doute surpris, dit l'homme, de notre peu d'hospitalité. Mais l'hospitalité n'est pas d'usage chez nous, nous n'avons pas besoin d'hôtes.

Kafka

Le château



Suite au changement de municipalité à Saint Priest – Rhône Alpes – le nouveau maire Monsieur Gilles Gascon (UMP) a décidé de mettre fin au projet artistique mené depuis quatre ans par Anne Courel et son équipe au Théâtre Théo Argence où il n'avait par ailleurs jamais mis les pieds. La nouvelle municipalité a notamment décidé de déprogrammer plus de la moitié des compagnies de la saison 14/15, de refaire directement une programmation jugée plus populaire et de mettre un terme au projet de la Fabrique partagé entre des habitants et des artistes.

Le TTA était pourtant devenu un endroit phare et nécessaire pour la création contemporaine au niveau de la région Rhône Alpes. Chaque année, en plus d'une programmation riche et variée, de l'accueil de nombreuses compagnies singulières, s'inventaient des formes brèves en prise directe sur l'actualité de la ville et du monde, un festival sur les dramaturgies étrangères, des résidences d'écriture et de création, des rencontres et des débats, des partenariats avec les lycées, les collèges, les centres sociaux de la ville. A titre d'exemple, il n'existait il y a quatre ans que cinq projets d'ateliers de théâtre. Ce sont aujourd'hui plus de cinquante projets de recherche artistique avec les habitants qui disparaissent. Les nombreuses résidences d'auteurs prévues comme les prochaines créations n'auront plus lieu. Bon nombres d'artistes avaient travaillé et écrit dans ces murs. De nombreuses pièces furent ensuite créées au niveau national.Et le théâtre était peuplé.

Mais tout cela fut jugé trop élitiste, trop contemporain, pas assez populaire.

Procès idéologique de bas étage, querelle de mots pour dissimuler le refus de réfléchir à ce que peut encore être un théâtre, sur ce qu'il peut construire et inventer à partir d'un territoire comme pour masquer la passion du néant et de la destruction qu'anime - hélas - une grande partie des sensibilités contemporaines.

Le TTA défendait le théâtre contemporain. C'est à dire qu'il défendait l'idée que le théâtre doit prendre en charge et parler des problèmes de son temps. Le TTA était populaire. C'est à dire qu'il défendait l'idée que le théâtre populaire n'a rien à voir avec un théâtre que l'on présupposerait à priori accessible à tous mais qu'il naît et se construit avec et depuis les problématiques rencontrées par les gens dans le territoire où il s'invente. Le TTA contestait l'attitude surplombante qui consiste à se persuader que les gens ne comprendront pas – on connaît ad nauséam la fameuse ritournelle possessive Ce n'est pas pour mon public – qui témoigne de l'absence radicale d'imagination et de la renonciation pure et simple de faire du théâtre et de la société autre chose que des espaces où l'on consomme, achète, travaille, réussit ou échoue, et meurt. Le TTA défendait l'idée qu'il n'y a pas de PUBLIC – masse informe et aveugle, avide de satisfactions immédiates, sans histoire ni devenir – mais qu'il y a des ASSEMBLEES qui s'inventent et se construisent. Et le TTA construisait son assemblée, multiple, diverse, en mouvement, contradictoire et généreuse. Le TTA défendait l'idée qu'il n'y a pas d'un côté les aliénés qui ne comprennent rien au monde, bloqués dans leurs périphéries et leurs échecs, et de l'autre ceux qui viendraient leur expliquer, les éduquer, les divertir, les détourner. Le TTA ne faisait pas de socio-culturel, de médiation culturelle, de projets participatifs, et autres mots utilisés aujourd'hui sur les ruines des espoirs d'émancipation. Le TTA affirmait au contraire que de travailler à partir des espaces où se cristallisent les histoires françaises, européennes, mondiales, les migrations, les mouvements des peuples, les identités en construction, est l'enjeu même du théâtre.

Mais tout cela fut jugé trop élitiste, trop contemporain et pas assez populaire.

L'accusation d'élitisme ou les approximations sur le concept de populaire - ramené à un paternalisme méprisant – traduisent clairement la désorientation totale et la haine de tout ce qui pense, espère, tente de lutter contre l'état de décomposition de la société contemporaine.

Si être élitiste, c'est rencontrer nos semblables, découvrir la complexité des vies derrière les discours simplificateurs, discuter avec des gens, partager avec des gens, être touché par des gens, espérer avec des gens, s'engueuler avec des gens, être déçu par des gens, déplacé par des gens, grandir avec des gens, vieillir avec des gens, et faire du théâtre à partir de cette vie, alors oui nous sommes élitistes.

Si être élitiste, c'est s'intéresser au monde à partir de ce petit point minuscule que chacun et chacune occupe dans le temps et l'espace, de formuler des hypothèses sensibles comme autant de signes tracés dans l'air, d'évoquer les objets et les présences qui nous entourent comme les gouffres qui nous plombent, pour exister peut-être davantage et rencontrer l'autre, et de créer à partir de tout cela, alors oui nous sommes élitistes.

Si être élitiste, c'est œuvrer à développer des univers singuliers, tracer des lignes de fuite, dialoguer avec d'autres formes d'art et d'autres imaginaires, tenter de remettre en mouvement des représentations figées, ne pas vouloir laisser le monde à sa place, ne pas nous laisser à notre place, et espérer que cela puisse concerner le plus grand nombre, et travailler pour que cela le concerne, aussi fragile que cela puisse paraître, alors oui nous sommes élitistes.

Si être élitiste, c'est de penser que l'Art invente du réel, ajoute au réel, conteste ce qui est appelé le réel, et de croire dans les capacités de n'importe qui à devenir quel que soit son origine, place, sexe, histoire, alors oui nous sommes élitistes.

Si c'est considérer que l'existence humaine a d'autres dimensions que celles d'une calculatrice ou d'une pantoufle, qu'elle est traversée d'histoires, de mondes, d'âges et de peuples, alors oui nous sommes élitistes.

Si c'est de refuser ce degré zéro de l'imagination et du désir, cette absence maladive de rêves et d'ambitions pour soi et pour l'autre, si c'est de travailler autant que possible contre l'effarant apartheid social et la tristesse administrés alors oui nous sommes élitistes.

Et nous souhaitons pouvoir continuer à l'être davantage et plus précisément et avec joie et ne pas passer la vie dans ces petits espaces aseptisés, résignés, froids et haineux que certains dessinent et encouragent avec ces paroles toutes faites, ces idées mortes, ces politiques rances, ces projets artistiques sans courage ni vision, mais au cœur du monde, des gens, des tensions qui font que nous aurons peut-être vécu une vie qui autant que possible en valait la peine. De contester la donne et de se battre contre les imaginaires malades et les calculs ineptes et sans joie de nos temps provisoires.


Premiers signataires :

Samuel Gallet ( Ecrivain et dramaturge)

Samaël Steiner ( Eclairagiste )

Alexandra Badea ( Ecrivain et dramaturge )

Mariette Navarro ( Ecrivain et dramaturge )

Sylvain Levey ( Ecrivain dramaturge )

Philippe Dorin ( Ecrivain dramaturge)

Eugène Durif ( Ecrivain et dramaturge )

Enzo Cormann ( Ecrivain, dramaturge et co-directeur du département d'écriture dramatique de l'Ensatt )

Mathieu Bertholet ( Auteur, directeur du théâtre de poche de Genève- Théâtre d'écritures contemporaines, et co-responsansable du département d'écriture dramatique de l'Ensatt )

Pauline Sales ( Ecrivain dramaturge et co-directrice du Préau CDR de Vire)Roland Auzet ( Compositeur, percussionniste et metteur en scène )

Richard Brunel ( Metteur en scène, directeur de la Comédie de Valence, CDN )

Célie Pauthe ( Directrice du CDN Besançon Franche-Comté )

Laurent Cantet (cinéaste)

Christophe Pellet ( Ecrivain dramaturge et cinéaste)

Magali Mougel ( Ecrivain dramaturge )

Jean-Pierre Chambon ( écrivain )

Eric Massé ( Co-directeur cie des Lumas )

Pierre Morice ( Comédien )

Lancelot Hamelin ( Ecrivain dramaturge )

Yves Ravey ( Auteur )

Eddy Pallaro ( Ecrivain dramaturge)

Bernadette Bost ( Universitaire )

Christophe Greilsammer ( Metteur en scène et professeur d'art dramatique )

Daniel Deshays ( Conception sonore)

Joseph Danan ( Auteur dramatique et professeur à l'Institut d'Etudes théâtrales )

Philippe Delaigue ( Metteur en scène, responsable du département Acteur à l'Ensatt )

Didier Daeninckx ( Romancier )

Keith Dixon ( Enseignant-chercheur)

Guillaume Lévêque ( Acteur, metteur en scène et co-responsable du département mise en scène à l'Ensatt )

Michel Cochet ( Metteur en scène, dramaturge, collectif A Mots Découverts)

Sabine Tamisier ( Ecrivain dramaturge )

Pierre-Yves Desmonceaux

Véronique Ferrachat ( Chanteuse et comédienne de la Fabrique )

Dominique Laidet ( Comédien )

Anne Dumont

Etienne Parc ( Comédien )

Daniel Bougnoux

Roger Faligot ( Ecrivain )

Philippe Labaune ( Metteur en scène et pédagogue )

Chris Sahm ( Comédienne )

Bertrand Binet

Hélène Pierre

Nicolas Philibert ( Cinéaste )

Luc Tartar ( Ecrivain dramaturge )

François Veyrunes ( Danseur, chorégraphe - directeur artistique de la Compagnie 47.49 - cofondateur de la CitéDanse à Grenoble)

Joséphine Caraballo ( Comédienne)

Charlotte Ligneau ( Comédienne et Fabricante )

Simone Amouyal ( Chargée de mission pédagogique et artistique à L'Ensatt )

Catherine Calixte ( Scénographe )

Jacques Rebotier ( Ecrivain)

Claire Truche ( Metteure en scène )

Bernard Bloch ( Metteur en scène, Comédien, Auteur, directeur du Réseau ( Théâtre), cie conventionnée Drac Île de France et réhion Île de France )

Béatrice Jeanningros

Sébastien Bournac ( Directeur artistique, metteur en scène, Cie Tabula Rasa )

 

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